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Bloucassel regarde la mouche, énorme, qui se cogne aux carreaux de la fenêtre, dans son bureau sous les combles. « Les mouches sont aussi futées que la plupart des hommes » : pense-t-il, « conçues pour être libres et douées pour se faire enfermer » ! Comme tout humain sans illusions, Bloucassel résume pour moraliser. Il se vautre et finit par s 'assoupir : pas longtemps ! Il sursaute quand on toque à la porte ; c'est probablement son témoin. Il se frotte la face et autorise l'entrée. Germaine apparaît, l'air un peu pincé. Bloucassel lui désigne un siège, en face de lui. Elle s'y pose avec grâce et croise aussitôt les jambes. En bon connaisseur, le policier apprécie ce maintien féminin ; mais c'est sans plus de civilité et incisif, qu'il débute l'entretien :
- Voilà, madame Pérolas, je n'y vais pas par quatre chemins : vous connaissez la musique ! Donc vous ne serez pas étonnée qu'on vous  pose quelques questions supplémentaires ; surtout après nos découvertes dans votre établissement… Vous avez obtenu votre licence par bénédiction, et pour une ancienne call-girl, je dirai même que c'est par piston… Ha ! ha !
Bloucassel croise les doigts, la lippe gourmande. Il joue de sa « supériorité », et in petto, se verrait bien « resserti » dans cette veuve-là ! Germaine, blasée, ne répond pas. Ce qui l'inquiète, est plutôt le motif de sa convocation. L'autre poursuit :
- Ceci ne vous autorise pas à négliger de trier votre clientèle ; car je veux bien croire, que vous ne favorisez pas sciemment certains agissements chez vous, n'est-ce pas ?
- Vous savez très bien que je ne risquerais pas ma réputation pour des dealers amateurs.
La voix est sucrée : elle minaude ; pas la peine de heurter la susceptibilité de ce balourd dont elle devine aisément la frustration.
- Justement ! Parlons-en de votre réputation… Vos démêlés avec la bande à Gatin : là, vous n'êtes pas bonne ! Ils veulent vous faire cracher au bassinet, et vous leur riez au nez, paraît-il ?
- Comment savez-vous ?
Surprise, Germaine se mord aussitôt les lèvres : quelle question idiote ! Bloucassel, encouragé, exploite son avantage :
- Ça, plus le trafic de cachetons : voilà qui peut expliquer un meurtre dans vos chiottes, je pense. Vous êtes en ligne de mire, dirait-on ! Pourquoi, dès lors, ne pas collaborer plus franchement avec nous ? Peuchère !
Ce dernier juron, superfétatoire, qui se voudrait jovial, finit d'agacer Germaine, qui y voit une allusion déplacée à ses origines :
- Parce que ceux qui m'ont « bénie », comme vous dites, m'assurent une meilleure protection. Si je deviens auxiliaire de simple flic, demain, c'est les pompiers qui viendront voir chez moi ! …
- Ah ! vous croyez ? Hé bien ! nous verrons bien… En premier lieu, on va procéder à une fermeture administrative, le temps de l'enquête, et puis comme cela, les choses auront le temps de refroidir, n'est-ce pas ? J'espère, en effet, que vous avez de bonnes relations… Bon ! maintenant, parlons un peu de la victime : que savez-vous à son sujet ?…

Barbudo martèle du poing, la table, et son verre danse. Au déballage, il est déjà rendu au cycle « essorage ». Il n'en revient pas ! A cause de cet imbécile de Métal qui, apparemment, s'est livré à quelques confidences, il a eu droit à une conversation « very » désagréable, dans un bureau exigu de « l'hôtel Poulaga », et il a bien cru devoir y rester ! Se faire traiter de camé et de dégénéré par un hystérique de l'ordre républicain, a de quoi écorner sa dignité et vaut bien la révolution, même dans un verre ! …
- Non ! mais quand même ! Tu l'aurais cru nul à ce point, ce mec , Mais c'est une vraie gonzesse ! Tout le monde morfle en ce moment : il a dû leur donner la liste complète de ses abonnés. Quel con, j'ai été, de me fournir chez ce type !
- T'as raison et puis non ! C'est le genre pomme et bidon : d'accord ! mais réglo ! Il ne rognait pas comme une salope, lui, au moins !
- Il n'est pas de taille, je te dis : un vrai naze !
- Ouais ! la preuve ! En attendant, j'aimerai pas être à sa place quand il sortira, il y a des « pégreux » qui te coupent pour moins que cela !
- Oh ! il y aura des retombées, c'est certain, surtout si notre zozo a été disert sur ses connexions, tant en amont qu'en aval.
- Faut s'attendre à tout, avec ces fondus !
- Bof ! m'étonnerait que Métal soit beaucoup affranchi : le café doit être clair pour les flics…
- La Corinne, elle en chialait, ce matin.
- Tu parles ! Pour ce qu'il en fait…
- Elle sert de cuvette, c'est tout ! Il serait temps qu'elle se réveille !
Dans le bistrot, Barbudo et ses potes, au creux d'un quartier populaire, tiennent « conseil ». Ils sont très excités par leurs récents avatars, qui escamotent jusqu'à la mort tragique de Martial, ce tonnerre dans leur microcosme. Le patron derrière son zinc, qui feint de faire ses comptes, secoue la tête avec commisération. Il regarde dans la rue : elle est très passante et on ne peut guère y stationner ; c'est peut-être pour cela aussi, que les mêmes types passent et repassent, très souvent devant la vitrine… Ce n'est pas ses affaires, et chacun sait que dans ce genre de commerce, le flegme doit être une religion ; mais c'est plus fort que lui, dans son for intérieur, il s'ébaudit : «  ces petits cons, ils se croient à l'abri, au séminaire ! C'est fou ce que les vocations naissent en ce moment ! » …

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Le décor conserve un cachet pittoresque, avec ses rues pavées et ses façades à encorbellements. C'est dans ce vieux quartier populaire, au quatrième étage d'un bâtiment, rongé et noirci, qu'Isabelle et Martial avaient élu domicile. Tournant au ralenti dans l'escalier en colimaçon, la face livide, traînant les pieds à chaque palier, comme asphyxiée dans les remugles, Isabelle, éteinte, s'en va assurer le quotidien. Elle travaille à mi-temps chez un fleuriste, et pour le reste, confectionne des vêtements sur mesure, à domicile. Elle est très demandée dans sa spécialité : le travail sur cuir. Au dehors, un soleil insolent s'impose au monde, il glisse des pans de lumière dans les ruelles les plus sombres. Bloucassel cligne les yeux, en fixant à travers le pare-brise, le ciel bleu. Quand lui et son équipier voient émerger Isabelle, frêle roseau, courbé, ils ont un pincement au cœur ; eux, pourtant endurcis par tant de spectacles de misère :
- Quelle merde, quand même !
- J'ai du mal à imaginer qu'elle trempe dans cette histoire.
- Moi aussi, l'ami ! Seulement les faits sont là : têtus comme le froid après les carreaux : primo, elle revient d'Angleterre où le T.X.T. est fabriqué ; secundo, elle bricole, pleines mains, dans le milieu des motards ; tertio, c'est une ancienne junkie, et son ex-jules était étudiant en chimie ; et pour couronner le tout, elle milite au sein de « La Loi Naturelle » : une bande d'arriérés qui veut retourner, dans la « joie », aux temps des hommes-singes !
- Ah ! bon ? Cette blague ! On la suit ?
- Non, pas la peine, Bébert et Gratouille vont s'en charger. Nous, on reste en planque pour noter les allées et venues qui se font dans cette auberge !

Le soir tombe sur un grand fleuve qui n'est jamais tranquille. Sur la passerelle du pont de chemin de fer, deux hommes, venus de chaque rive, prennent langue, en regardant alentour d'un œil bizarre. En fait ils ne sont pas très loin de la rue où épient, Bloucassel et son collègue.
- Dis-moi ! Ça valait-il la peine de buter ce clown dans les chiottes, l'autre soir ?
- Il avait tout vu, ce cave, et en plus, il voulait nous faire chanter. Je lui troue la durite, ni vu ni connu : je règle le problème, non ?
- Non ! Nada ! Passe encore de faire le jeu à Gatin, mais maintenant mon affaire risque d'être retardée. Je t'avais dit de semer des « bonbons », pas de saigner un mec !
- De quoi, tu te plains ! La boutique est fermée, tu vas bientôt pouvoir acheter ! La poule, elle ne sait rien, j'ai déjà vérifié…
- Mais toi, tu sais tout, pauvre con ! …
Un train passe : roulement de tonnerre. Tillijac plonge la main dans sa poche, il ne fait pas les choses à moitié : il sort un pistolet et tue son homme de main.


© Jean-Jacques REY, 2001