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- Vois-tu, Aymé, ce qui nous changera pas de la médiocrité sur Terre, c'est bien la jalousie que je perçois envers nous, en ce moment !
- Que veux-tu dire l'ami ? …
Et Sylvain de raconter les petites crasses, les savonnettes que certains confrères commençaient à leur mettre sous les pieds, rarement des lumières d'ailleurs ! … Aymé se contenait, il était presque content de ce qu'il entendait, il n'avait rien remarqué, et il s'en foutait !

Le conseil des sages qui gouvernait la cité, à cet endroit : leur communauté d'adoption en somme, était dans l'embarras. Les limaces, lave-glaces, se mirent en grève ; les vers-containers, par terre, qui charriaient les détritus, aussi, et pour comble de tout, les techniciens de maintenance à l'hôpital, ne voulurent plus accepter dans leurs rangs les humanoïdes : les hommes-plantes et les chauves, à l'air de saucisses, qui devenaient trop envahissants. Le temps de tensions exacerbées était venu. Les sages décidèrent bien vite de la venue d'un arbitre, qu'ils mandèrent auprès du Symposium de la fédération. Le délégué arriva si vite, que personne ne l'attendait, et là, où on l'attendait le moins. Aymé qui s'en foutait, résolument, lui, de sa venue ou d'une autre péripétie du genre, fut bien obligé de le voir : le délégué débarqua en pleine salle d'opération et assista jusqu'à la fin, à l'intervention délicate qu'il menait. Le délégué salua la performance, d'un regard approbateur, et s'en alla avant que le requis eût ôté les gants.

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Quand Aymé la vit, il devint blême. Tant de beauté, figée, la rehaussait, fatalement. Pour la première fois, depuis sa déportation, un attendrissement le gagna. Cet émoi était visible. L'homme chenu qui était à côté de lui, l'épiait. Après un long moment d'un silence lourd, cet homme qui devait être le père, le pris par le bras :
- Faites ce que vous pouvez. Si vous la ramenez parmi nous, je saurais vous manifester ma reconnaissance…
Il n'en dit pas plus, et se tourna vers ses gardes du corps : des armoires à glace, fourrés dans leurs bottes. Il en désigna deux qui se mirent en faction, à l'entrée de la chambre ; puis ; il distribua des rosettes d'identification, pour ficher instantanément le personnel de santé présent, et il ordonna que personne d'autre ne rentre en ce lieu, avant son retour. Le battant se referma sèchement. Aymé se retrouvait face à un dilemme. Ce personnage lui avait mis le marché en main, et il n'était pas n'importe qui.

Aymé avait étudié et procédé à tous les examens nécessaires. Le cas n'était pas banal, il en convenait, et, Sylvain, accouru sur les lieux, s'empressait auprès de lui. Le dilemme, maintenant, c'était de s'investir plus en avant, sans garantie de résultat probant ; en d'autres termes, il risquait sa crédibilité, sinon son estime de lui-même ; mais s'il ménageait sa peine, il se condamnerait plus sûrement. Alors il ne restait qu'une chose à faire…
- Je te préviens, Sylvain, tout baigne et je nage ! Nous risquons de passer pour des Diafoirus !
- Bon ! c'est l'idéal : ils nous renverront plus vite !
- Ou pire ! … À toi de voir ton intérêt : il n'est peut-être pas de m'assister dans ce rôle…
- Ne t'en fais donc pas, chevalier de la noble cause ! Dis-moi plutôt ce que tu comptes faire.
- Cliniquement, je ne décèle rien. Sur le plan physiologique, elle est impeccable. Il va falloir des examens plus approfondis.
- Hé bien ! allons-y ! On peut tout faire ici.

Il rentra comme la première fois : impromptu. Aymé et les autres avaient à peine eu le temps de lever la tête. Il claqua des doigts, impérieusement :
- Allons, ne perdons pas de temps ! Ecoutez-moi ! …
Il était jeune, le délégué : un bellâtre qui incitait plutôt à l'ironie. Mais Aymé pensa si fort qu'il subissait ce paltoquet, qu'on l'entendît tout net. Dérangé, le chirurgien était si courroucé, que la décharge mit quelques secondes à l'ébranler. Il en tomba par terre sous l'œil effaré de Sylvain, et se prit la tête à deux mains. Le délégué du Symposium le toisa alors et lui dit ceci :
- Que cela te serve de leçon, j'entends tout de toi, damné, et n'en attends pas moins ! Relève-toi immédiatement !
Il continua par une harangue et la conclut de manière lapidaire :
- Le boîtier, c'est pour vous détruire ; la pastille, pour vous neutraliser ; le bracelet, pour vous ausculter : les trois, pour vous contrôler sans faille. Cela répond-t-il à tes questions, charcutier ? et vous, avez-vous compris ?
Aymé, abasourdi, endolori, approuva. Les autres acquiescèrent. Tous restaient coi.
- Hé bien ! au travail ! …

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Le délégué, plus pervers que le père, plus puissant sans doute, d'un caractère entier à l'évidence, avait refaçonné le marché. S'il l'avait presque scotomisée, Aymé se voyait rappelé à sa condition. Les déportés étaient vraiment à la merci de leurs hôtes, qui manifestaient tout d'un esprit totalitaire ; et ; les hommes-saucisses, les limaces, même les « masques », étaient bénins en comparaison de certains énergumènes, aux apparences plus familières. Ainsi, Aymé devait retenir ceci : premièrement, la belle jeune fille en léthargie était la fiancée du « Pirate », tel qu'il se plaisait à surnommer après coup le délégué du Symposium, et aussi la progéniture d'un très haut personnage, dont il identifiait mal les fonctions (Sylvain n'en savait pas plus que lui, là-dessus, d'ailleurs) ; deuxièmement, s'il guérissait la bien-aimée, il serait ramené sur Terre et couvert d'honneurs ou, s'il échouait, il serait soumis au pilori et servirait de cobaye pour expérimentations à risques. C'était radical comme méthode et assez barbare pour des esprits civilisés ! Cela avait au moins le mérite d'être clair, et dans le fond, Aymé n'était pas fâché de voir se profiler une échéance : au moins il savait à quoi s'en tenir sur son sort, dès lors !

Nul doute qu'on avait bien aidé le délégué au choix de l'inflexibilité. Sylvain en avait rapporté les échos, comme d'habitude. Force était d'admettre : Aymé s'en foutait moins cette fois… Il commença à sérieusement traiter le cas, et tout aussi sérieusement, se mit à douter. Rien n'y faisait. Plongé dans l'action, il entendait vitupérer sa conscience. La jeune femme dormait d'un sommeil si profond, qu'aucun bruit ne l'aurait réveillée. Tous les médicaments et les techniques habituelles avaient échoué… Ce qui gênait le plus Aymé et ses aides, était d'ignorer depuis quand et dans quelles circonstances, la belle s'était endormie. Mais allez donc demander ! Elle venait d'ailleurs, et personne, ici, ne la connaissait. Les gardes, revêches, étaient des tombes. Le père s'en été allé. Quant au « Pirate », il les aurait foudroyés à la seconde tentative ; car il les avait déjà envoyés paître… D'après lui, seul importait le résultat et dans les plus brefs délais ! Ce type était vraiment antipathique !

L'air devenait irrespirable. Les confrères extra-terrestres ricanaient : « on vous l'avait bien dit, c'est un charlatan ! » etc. etc. Les oreilles d'Aymé sifflaient. On ne se gênait plus pour les regarder de travers, dans les couloirs. Ça puait la déconfiture. Les gardes avaient l'air de plus en plus féroces, sous leur casque et dans leur barbe. Alors Sylvain ne comprenait pas pourquoi Aymé perdait autant de temps avec des expériences inutiles. Il en vint à douter, lui aussi, du praticien émérite qu'il avait connu : il est vrai, celui-ci n'était que chirurgien… Aussi quand Aymé, l'air illuminé, le prit par la manche une nouvelle fois, pour lui confier sa dernière trouvaille, il eut une crispation :
- Tu vois ! Le nec plus ultra, c'est de recueillir le gaz d'un pet de la belle, le liquéfier et le réinjecter dans son corps, spécialement au niveau du coude, en lui parlant à l'oreille d'un ton d'amoureux…
Là, Sylvain l'ouvrit, sa bouche, plus grande qu'une baudroie ! C'était fini : Aymé avait perdu la raison !

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Le suspense était grand. Aymé avait commencé sa mascarade. C'était l'opération de la dernière chance ! Le « Pirate » allait bientôt revenir, avec quelques membres de la communauté scientifique, pour enregistrer le résultat : réussite ou échec ? Le compte à rebours était commencé. La figure de Sylvain était particulièrement pathétique. Il souffrait dans son âme, parce qu'il se savait condamné, malgré lui ; mais le ridicule tache plus un renégat qu'un compagnon loyal. Il n'arrivait pas à se désolidariser d'Aymé, et qu'est-ce que cela aurait changé du reste ? Il s'était porté garant pour lui, sa folie était donc la sienne : une vraie sotie ! Sylvain tendit la seringue, Aymé piqua, à l'endroit voulu, en faisant ce qu'il avait dit. Il avait toujours fait ce qu'il avait dit… C'est pour cela, entre autres, que Sylvain l'admirait. Ce dernier, au bout d'un instant, regarda machinalement les cadrans. Il nota avec stupéfaction, une oscillation, et tout alla très vite. Les yeux de la belle endormie s'ouvrirent. Dans la pièce, un plateau tomba. Quelqu'un émit un cri, vite étouffé. On entendit alors glisser et chuchoter ; tandis que la porte du couloir s'ouvrait. La belle sourit et se redressa sur son séant. Sylvain en avait le souffle coupé. La belle posa une main sur le front d'Aymé, agenouillé près d'elle, et d'une voix enjouée, lui demanda :
- Comment allez-vous, cher docteur ?
Quelle épiphanie ! Jamais de sa vie, Sylvain n'avait ressenti une telle émotion. Aymé souriait, lui, transfiguré, aux pieds de cette nymphe qui l'enveloppait de tendresse, qui lui ouvrait la vie… Et Aymé revint sur terre. Il avait appris, et pour toujours se taire… D'autres ont préféré rester là-bas, dans cet au-delà.


© Jean-Jacques  REY, 2001