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L'opération CXB, ainsi que je l'avais baptisée, consistait en la colonisation d'un monde. Il m'apparut, ce monde, comme un œuf sur le plat, couvert de fumerolles, avec un chapeau de nuages. Je la survolais, c'était une île, digne de mes fantasmes. J'étais émerveillé par le miroitement des flots, tout autour, qui lui formait un limbe si engageant, qu'une seule envie y seyait : s'y plonger dedans ! Les beaux coléoptères, mordorés et abricot, étaient rendus là. Après un périple, de long en large sur les terres, qui avait épuisé bien des ressources, ils avaient osé entreprendre une traversée des champs liquides, mettant fin à la malédiction qu'ils représentaient sur le continent.
L'homme du vent et le chien borgne, que je suivais avec constance, débarquèrent d'une drôle de façon sur l'île ; une façon drolatique, même ! Imaginez ! Ils prirent aussi la voie des airs, mais ne prenant aucun moyen, ils furent pris, tout simplement… Enfin, ils s'échappèrent ! Pendant qu'ils soufflaient parmi des moutons, dans un pays vert de cocagne tel qu'auraient pu le dessiner les enfants, des machines « Coupe-tout » s'avancèrent vers eux. Elles occupaient un front très large. Le côté de la mer, seul restait libre face à ce rouleau compresseur. Ces machines étaient servies par de féroces équipages : des moissonneurs-batteurs, qui agissaient sur ordre, un peu comme les soldats des anciennes armées. Les ordres étaient précis. L'homme du vent et le chien borgne étaient indésirables : ils étaient liés aux insectes contaminateurs, et actifs subversifs, qui plus est ; on devait donc les sortir, morts ou vifs, du pays. Alors, au moment où leurs narines se dilataient d'effroi, l'homme du vent et son compagnon virent jaillir de grosses bulles entre les pattes du troupeau. Il s'en trouva deux pour les envelopper et les emporter au ciel, au gré du vent qui les emmena vers l'île. Imaginez donc la stupéfaction des uns et des autres ! …
Cette île, je la connaissais seulement de nom auparavant. L'ayant survolée en pensée, en suivant mes deux compères, j'ai dit que je la trouvais très belle ;mais elle était bien plus que cela. L'île s'appelait Epatanga, la plus vierge qui soit, puisqu'elle dégageait des vapeurs irrespirables, d'après les éclaireurs entreprenants de notre civilisation. Il n' y avait pas de moyens de s'y implanter naturellement, et j'étais très surpris du choix des insectes. Je regrettais même d'avoir favorisé l'échappée de mes protégés à leur suite ; parce que, voyez-vous, si je suis magicien, je ne maîtrise pas tout, et certainement pas la direction des vents, loin de là ! J'espérais que le bon tour que j'avais joué à mes confrères, ne se transformerait en drame. Enfin, je m'en remettais à cette volonté supérieure qui nous animait. Elle seule savait ce qu'elle voulait… Si l'homme du vent et le chien borgne portait sa marque, je portais aussi la sienne.
(II)
Il régnait à Epatanga un joli état d'esprit : confluent de toutes les libertés. Les insectes avaient établi une société. Nonobstant mes préventions, l'atmosphère y était saine ; alors, je m'en réjouissais d'autant ! Nous autres, étions si limités sur notre grand continent, que l'on prenait volontiers pour argent comptant les dires les plus extravagants, pourvu qu'ils nous apportassent la certitude d'être dans le bon camp… Or le bon camp sur cette île, c'était sans conteste, d'être dans le vent ; non pas le bon vent qui amenait ici, ou l'air du temps, mais le vent de la vérité intérieure : celui qui ne pousse que si on le demande, et pas toujours dans le « bon sens ». Enfin, ce vent-là fait pousser vos ailes, et vous porte bien, si vous l'avez dans le cœur. J'ai dit : « toutes les libertés », hé bien ! figurez-vous ! je veux parler des créations. Il y avait en effet, sur l'île, une loi fondamentale : ne mépriser aucune création, y compris et surtout celles de l'esprit. Mais des animaux, même en société, peuvent-ils conceptualiser ? Je comprends vos doutes. Alors, sachez simplement une chose : ces insectes venaient de subir une métamorphose très importante. Ils avaient eu de la chance ; et ; si les vapeurs d'Epatanga étaient irrespirables, moi, j'allais m'y rendre sans masque ! …
Sur les vieilles peaux continentales, affluèrent les mauvaises nouvelles. L'air du monde était vicié et l'air du temps y faisait des sévices. Voilà que des tribus pyromanes allumèrent des incendies un peu partout. Les pierres, elles-même, les vieilles pierres, se fendillaient sous l'action de la chaleur. Qu'était-ce, ce dérèglement ? Je voulus en savoir plus. Je quittais momentanément les insectes pour retourner dans les braises de ce monde insane. Hé bien ! Figurez-vous ! Seulement en pensée, j'en prie une suée ! Ce que je vis, dépassait l'entendement. Pour se protéger, d'un monde trop grand, soi-disant, des hommes se transformaient en sauterelles, et se mettaient en bouteille, ou plutôt, leurs amis œuvraient en ce sens. C'était des sauterelles bien vertes, vert pomme, si vous voyez ce que je veux dire. Alors ceux qui restaient des hommes, les chassaient, parce que les sauterelles, pillant les cultures, amenaient leurs bouteilles avec elles, et ce faisant, faisaient une sarabande de tous les diables, et pour les chasser, les hommes restés hommes, mettaient eux-même le feu à leurs plantations. Vous y comprenez quelque chose ? Moi pas, et j'en restais coi. La difficulté allait être de rester froid !
En amont des dérèglements, l'Idéal-Plat-d'Elans, (l'IPE) : gouvernement fédéral du continent Hatat où j'étais encore, tout près de l'ancienne mare, avait opéré une simplification des esprits. Il en résultait une manne de bienfaits : la réduction des déviants, entre autres ; mais bon ! ce que j'en dis… Pour ce faire, ils avaient trouvé une idée révolutionnaire : ils distribuaient des pipes à tout le monde. Là dedans, on faisait cuire tout ce que l'on voulait, et des petits malins s'étaient mis de ce fait, à faire un trafic éhonté. Ils fournissaient des herbes qui permettaient un transport idyllique à la béatitude, paraît-il. En échange de cette miraculeuse « ascension », ils se faisaient livrer des tubercules digestes et autres biens terrestres. Mais cela n'allait pas de soi, il y avait des contestataires, comme dans toute société bien organisée. Alors ceux qui fumaient par trop les herbes d'échange, eurent l'idée d'une transformation. Vous connaissez la suite…
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