2002

L'HOMME DU VENT

( I )


La buse déversait un trop-plein, bouillonnant. Il s'en fallait de peu qu'il débordât sur la route, freiné par une multitude de branchages. Il se forma une mare au point le plus bas. L'orage continua de l'alimenter jusqu'à la nuit. Un réverbère y planta une banderille, et plus tard, la lune vint se mirer dessus. Ce soir-là, les tourbillons et caprices de la nature me mettaient du baume au cœur.

Le jour révéla un triste spectacle. Quelques cadavres traînaient dans la mare : de ceux qui n'allaient pas assez vite ou qu'on avait jeté par-dessus bord. Les pies et les corbeaux s'affairaient, se disputaient ; jusqu'au moment où survint un animal étique, court sur pattes, à la gueule fabuleusement longue. Il traînait derrière lui, une portée folâtre. Ils s'attaquèrent aux cadavres et firent un festin. Il ne resta bientôt plus rien, que quelques os dispersés dans la boue. La nature laisse toujours espérer, souvent au pire moment…

Dans ce bouillon de culture, qu'est une mare, nul ne s'étonnera du développement des larves. Le soleil eut beau par la suite, palper intensément la terre, et déplacer de ce fait, beaucoup les molécules, il ne fit qu'ajouter à la constance du phénomène. Parmi ces êtres en devenir, il y en avait qui donnaient le « hic hallucinogène ». Alors l'éclosion de ceux-là, n'eut jamais lieu. Un grand gaillard vint les dénicher avec sa baguette, dans la terre craquelée. Il était plus précis qu'une chauve-souris. Il zigzaguait, déployant tout son talent. Il continua son chemin ainsi, seul, tant que je le vis. Le vent semblait le suivre.

L'opération CXB suivit de peu l'orage, au temps des Provendes qui était ici la saison chaude. L'envol eut lieu par dix et par dizaines. Les insectes quittaient leur colonie, ainsi que leurs confortables logis : ceux construits par l'homme du vent, finalement fixé, fatigué par ses quêtes incessantes. Il avait élu domicile dans une grasse prairie, timbrée au flanc d'une montagne. L'homme du vent avait construit un paradis artificiel à des insectes, nourris du hic hallucinogène, mais ces derniers n'étaient pas faits pour vivre en boîte ; alors pourquoi avait-il agi ainsi ? Bien sûr, les insectes ne s'attardent guère aux considérations de ce genre : leur vie est trop éphémère ! Alors ils se dépêchent de faire… Un point, c'est tout !

Dans ces dizaines, il y avait des chefs d'escadrille. Ceux-là sont les meilleurs pour faire de la poudre à éternuer, quand ils sont bien desséchés ; mais revenons à notre histoire. Elle commence vraiment ici, quand les infimes demi-portions, devenues de beaux coléoptères, se répandirent dans les airs. Les indigènes du cru se faisaient du souci, ils avaient déjà eu les hannetons, et plus bas, dans la prairie, les doryphores ; mais là, c'était une espèce nouvelle. Elle mangeait aussi bien les fruits encore verts que les fruits confits, et le pire, c'est qu'elle contaminait les humains. Alors, après leur passage, tout allait de travers, c'était la chienlit ! Peu de temps après l'envol des insectes, l'homme du vent quitta son repère.

J'avais suivi l'homme du vent. Depuis des jours, je marchais dans ces pas, et maintenant, j'épiais sa sortie. Il s'était rendu dans une de ces caves où les alcooliques viennent baigner : un autre genre de mare qui, lui, endort les larves ; c'est pour cela qu'elles y végètent. L'homme du vent fut bientôt jeté dehors, poursuivi par des hyènes, compagnies d'alcooliques, qui cherchaient à le happer. Il ne dut son salut qu'à un chien borgne qui, ce soir-là, décida de casser sa chaîne. Celui-ci était aussi fort et brave qu'un lion, il mit en déroute les sales bêtes qui ne ricanèrent plus que de loin. L'homme du vent était venu vendre des élixirs pour voir la vie en rose. Il y mettait une dose de hic hallucinogène. En tout cas, il n'avait pas bien ciblé sa clientèle ; tout le monde le sait : les alcooliques préfèrent ne pas voir les couleurs de la Vie, et si on insiste, ils les mélangent ! Je soupçonnais que la baguette de l'homme du vent ne lui apprît pas tout des profondeurs…

Le chien borgne s'était choisi un maître, et il se mit à lui obéir aveuglément. C'est ainsi : les chiens servent ou deviennent les pires ennemis de l'homme. Tout compte fait, l'homme du vent et le chien borgne s'étaient bien trouvés. La providence leur avait souri. Il ne faut pas croire que c'est une règle, mais elle
récompense souvent les audacieux. En tout cas, moi, je le croyais, et ma curiosité redoublait. Je redoublais de prudence aussi, à cause de tous les ressorts qui s'activaient dès lors, autour du tandem. Dans cette toile de mauvais desseins, on trouvait aussi bien les instincts de primates que la perfidie de mes pairs ; ces derniers usaient mal de leurs talents. J'en concevais quelque tristesse, vivement compensée par un suspense grandissant. Depuis le temps que je m'intéressais aux insectes, je n'avais jamais bobiné une telle histoire, elle devenait épique.

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