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Nous arrivâmes à un croisement de rue ; emporté par mon élan, j'allai tout droit. L'autre avait viré court, à droite toute, et j'eus du mal à synchroniser les mouvements de mes quatre pattes ! je fis une embardée qui m'emmena à bousculer des poubelles au passage. Il s'ensuivit un ramdam, sinistre, qui eut l'air d'affoler un peu plus mon gibier… L'homme qui n'avait pas de chaussures, chose en soi déjà assez étrange, semblait voler au-dessus du bitume : merde alors ! L'un à la poursuite de l'autre, nous venions juste de sortir du jardin public où je l'avais surpris en train de happer le filet d'eau d'un robinet. J'avais fait trop de bruit, en passant sur des feuilles mortes, et ce zèbre devait être sur le qui-vive : il n'avait même pas attendu de savoir qui j'étais ! Il avait détalé sans se retourner ; ce qui a priori décuplait ses forces… Il offrait vraiment plus de résistance que les autres, et cela m'excitait. De ce « cuissot », je me pourléchais d'avance les babines, à chaque inspiration ! Nous franchîmes ainsi plusieurs carrefours, nous passâmes dans différentes rues, à travers la ville. Il courait aussi vite que moi, cela en était indécent ! C'est vrai que mes organes, avec l'âge, descendaient un peu trop, et qu'à présent, avec un estomac bien rempli, mon bedon frôlait le sol. Mais quand même, je ne manquais pas d'exercice : le dompteur avant d'être étêté, m'avez fait assez sauter, ridicule acrobate que j'étais, à travers son cerceau. Non, ma foi ! c'était un jeune homme bien vif, que celui-là qui courait devant moi.
Les rues de cette ville étaient désertes, emmitouflées dans le brouillard ; mais cela ne pouvait pas durer. Deux cercles lumineux surgirent à gauche et vinrent à notre rencontre. Le zèbre disparut à ma vue, dans le halo ainsi créé. Je m'arrêtai, aveuglé, et tournai le mufle. J'avisai alors un monticule de sacs, à côté de moi : des poubelles encore, certainement ! Je fis un saut derrière ce relief providentiel, le temps que l'engin passe… Je reprendrai la chasse après. Le trottoir était assez large, je pus m'allonger à mon aise. La lumière baignait maintenant la zone où j'étais, et semblait fixe ; puis des voix fusèrent, sur le fond du ronronnement mécanique. Cela commençait à durer ; si bien que je m'impatientais, prêt à bondir. Je n'étais plus lion mais rat, planqué dans ces ordures ! J'avais l'arrière-train calé sur une grille, et, je sentais de l'air chaud qui venait par en dessous. Cette sensation me rendit nostalgique, là, tout à coup, incongrûment ; cet air chaud, vaguement lénifiant, il me rappelait les tourbillons d'air de la savane africaine : un air chaud propre à la béatitude, et j'en étais fort éloigné, dans cette jungle urbaine ! J'entendis enfin des pas qui se rapprochaient, et une grosse voix d'homme tonna tout près : - Mais je te dis qu'il est malade, ce gars-là ! Je vois rien… Plus loin, une autre lui répondit, et le premier locuteur reprit : - Ouais ! il faut l'embarquer, on y verra plus clair au poste ! L'homme cependant continua, il monta sur le trottoir. Il allait me débusquer. Je n'avais plus le choix. Comme la silhouette tournait le coin du tas d'ordures, je lui bondis dessus et la happais. Il y eut un craquement, et puis encore des hurlements ! …
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J'avais peur, mais ce gros matou, je le narguais du haut de ma montagne de petites piles. Elles étaient faites d'armoires métalliques. Il ne pouvait les escalader, et à chaque fois qu'il sautait, il se cassait la gueule, dérapant et ne pouvant tenir quatre pattes sur leur petit toit, et alors, je le traitais de tous les noms : de face d'empeigne ou de crotte à nourrir les mouches par exemple ! Je me soulageais fort et je joignais le geste à la parole, tout heureux de me dégourdir le petit doigt… Il faut dire que j'avais trouvé là un bon perchoir. Je pouvais abuser de ma position dominante ; sans risques ! L'autre, il pouvait rugir, en bas, il battait l'air comme les moulins, et moi, je grimpais toujours plus haut, en m'assurant une retraite confortable, quoique… Pour finir, je me mis debout sur la plus haute pile, un peu branlante ; je fis le grand écart ; et ; je lui pissais dessus, à cette face que j'imaginais, grimaçante, et ceci, d'un geste ample, hautain, bien courbe, digne d'un roi soleil, et le roi des animaux en bas, ratatiné comme une chaussette sans pied, reçut de toute évidence, cette douche en plein dessus. Je le voyais à peine, estompé par le brouillard sur le sol qu'il ne pouvait quitter. Il m'avait rattrapé en vain, pour ses frais ! Il était condamné maintenant : fuir ou subir ? C'était injuste, il n'avait voulu qu'échapper à son sort, à sa condition certainement, mais c'était ainsi, il s'était perdu en chemin ! Moi, j'étais sur mon sol natal, je m'étais évadé, élevé, en tâtonnant ; mais je m'étais élevé quand même, et lui, il restait assis sur son cul, en se faisant pisser dessus ! Il fixait ce qu'il ne voyait pas : le ciel, taraudé par ses instincts de chasseur. Il avait échappé à son zoo, son cirque ou je ne sais quoi, il se faisait craindre, il voulait tuer l'humain, soit ! Et après ? Arriverait-il à rejoindre sa savane ? J'en doutais ! A sa place, je n'aurai pas perdu de temps…
Vous voudriez bien que je me sois cassé la figure, n'est-ce pas ? Que je me sois aplati, ridiculisé, moi aussi, à ce jeu de chat perché ? Hé bien, non ! J'ai survécu, ma pile n'est pas tombée ! En fait il ne faudra pas le répéter ni même le dire tout haut, n'en parlez à personne ! Si j'avais été enfermé si longtemps dans le noir, par des truands, c'est que quelque part, je l'avais bien cherché ! Moi aussi, je m'étais échappé de mon zoo, puis laissé prendre, et maintenant, il allait falloir m'apprendre à vivre !
© Jean-Jacques Rey, 2004
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