L'INONDATION DU TROISIEME MILLENAIRE


L'EAU MONTE…


-L'eau monte…, l'eau monte à nouveau…!

  En courant ma femme se précipita pour retourner sur le lit, où elle croyait trouver un impossible refuge, et après avoir glissé la petite sous son bras, se glissa à nouveau sous la grosse couverture. De ma place, à laquelle j'étais resté sans bouger, sans m'alarmer outre mesure de ses cris effarés, je l'entendis fortement respirer, d'un souffle haché, égaré ; ce qui par contre n'était pas sans m'inquiéter…

  Par delà la pluie forte et crépitante, par les vitres transparentes, une nouvelle vision d'horreur nous assaillait… Les terribles nuages noirs, formant en s'agglomérant de nombreuses images terrifiantes, s'amoncelaient sans arrêt au-dessus de nos têtes tremblantes, inquiètes et apeurées, sans que rien ne semblât être en mesure de les en empêcher…

  L'eau dégoulinante, dégouttante, tombait régulièrement, inexorablement, emportant tout sur son passage, ne laissant derrière elle de visible qu'un semblant de ligne d'horizon,  tremblotante et déjà jonchée de débris indescriptibles. Je détournais mes yeux de ce triste spectacle, de cette morose déliquescence dont je commençais sérieusement à me lasser, et avec un soupir, me replongeais dans mon écriture sans pouvoir m'empêcher de penser…
-Qu'allait-t-il se passer à présent ?
-Quand tout cela allait-t-il s'arrêter ? Se stopper ! Redevenir normal, tout simplement ?
-Sans doute jamais !
-Quelqu'un allait-t-il pouvoir nous aider…, nous sauver ?
-Mais qui…, Mon Dieu ?
-Qui… ! ?


  Ses cris incessants, lamentables et fatigants, perçant à fendre l'âme, résonnèrent longuement, dans la petite pièce lugubre et exiguë comme dans ma pauvre tête, sans que je ne pusse rien faire d'autre que rester coi, inerte, incapable de leur donner un quelconque écho, car, comme elle, impuissant, déficient, je ne savais que faire, que dire, et surtout que lui répondre !

Je ne pouvais pas vraiment la rassurer ; lui dire que pour l'heure, elle n'avait pas trop à s'inquiéter ; tenter de lui expliquer l'histoire des marées, de l'attraction de la lune et tout ce qui s'ensuit : tout ce dont on nous avait bassiné avec moult explications scientifiques, nous affirmant sans rire que cela allait passer, que c'était déjà arrivé ailleurs dans le monde et que cela sans doute se reproduirait avant peu. Belles phrases, belles paroles en vérité ! Je n'étais pas plus qu'elle en mesure de réagir, dans l'incapacité que nous étions de tout uniment bouger, tant cette horrible situation avait sur nous le terrifiant pouvoir de nous annihiler, tant simplement nous en avions marre de tout bonnement souffrir !

  C'en était fini de nos croyances, quelles qu'elles soient ou étaient, de nos évidences ! Notre vision du monde était bouleversée, laminée ! Réduis à notre pitoyable condition humaine, que nous avions sans doute trop longtemps oubliée, pour nous considérer comme de puissantes divinités, je me sentais, nous nous sentions écrasés, littéralement écrabouillés par l'énormité de ce qui nous arrivait… Et personne, pas un quelconque organisme spécialisé, une organisation internationale, un super héros comme dans les bandes dessinées, ni même rien de connu dans ce monde en totale perdition, ne semblait en mesure de nous aider, nous secourir !


  Elle pleurait toujours, tenant telle une femelle louve près de Rome, entourée par les flammes, son petit tremblant sur son sein, elle hurlait à la lune naissante son lancinant chagrin …
 
  Me retournant pour la énième fois, je la regardais sans un mot, ne sachant que penser, ne pouvant la raisonner, me demandant comment la calmer, comment faire pour l'aider, car qu'y pouvais-je en réalité ? Qui étais-je ? Que pouvait espérer un simple être humain de mon acabit, qui plus est pauvre écrivain ou écrivain pauvre, si vous préférez, devant la force terrifiante des éléments survoltés… ? Qu'essayer, que tenter ? L'enlever une nouvelle fois, l'emporter toujours plus loin… ! L'enfant pendu à son sein ! Moi ramant vers un improbable destin ! Pour où ? Pour rien !

Oui, c'est évident, je pouvais toujours le faire pendant un temps, et alors ? Que pouvais-je encore risquer pour nous sauver…, après l'énormité du formidable événement qui venait de survenir dans notre auparavant si calme et si tranquille univers ? Que pouvais-je encore oser ?

  Honnêtement, et malgré que j'en eus, je ne pouvais le nier éternellement : la situation m'échappait complètement ! J'avais beau être un homme, un vrai comme on disait, comme elle, je n'avais guère de solutions  à proposer ! Comme elle, j'étais accablé, littéralement estourbi tel un boxeur mis en piteuse posture par ce mauvais coup de la vie. Comme elle, je ne pouvais que constater, horrifié, hébété, l'étendue de la catastrophe infinie qui nous arrivait…

  Ici, dans ce petit cahier que sans doute personne ne lira jamais, je peux bien l'avouer : je n'étais pas dans un meilleur état qu'elle, si ce n'était pire, exténué, éreinté, après cette effroyable péripétie, cet épuisant périple, cette énorme bouleversement, « ce formidable événement » écrirait monsieur M. Leblanc, mais je restais pour ma part silencieux, simplement muet, ne pouvant à l'instar de ma malheureuse femme trouver la force, le courage, de m'époumoner.

Seul témoignage extérieur sur mon permanent état de stress, un léger sifflement s'échappait de mes poumons oppressés à chaque fois que je parvenais difficilement à respirer. De temps en temps, les larmes aux yeux me montaient, ma vue parfois se brouillait, mais dans ma sotte fierté, puisant dans ce qui me restait de courage, de virilité, je me retenais de pleurer…


UN HAVRE DE PAIX


  Complètement à bout de forces, autant psychologiques que physiques, nous étions rendus finalement à Nantes : le Naoned des anciens, la ville redevenue bretonne par la force des choses, de la puissance des terrifiants éléments, après des siècles de refus des autorités de l'Etat, la terre de Bretagne n'étant plus maintenant qu'un vulgaire moignon déchiqueté et battu par des quarantaines de flots rugissants…

  D'après ce que j'en savais, la Baule venait de finir de tomber, mais nous étions pour l'heure dans ce que j'appellerai une relative sécurité, un illusoire petit havre de paix. Il était plus que temps !

  Nous pouvions enfin respirer librement, sans ce liquide, carcan infernal, pour nous oppresser, tenter de nous écraser. Nous pouvions enfin quelque peu récupérer, recouvrer nos esprits et un semblant de force, mais cela risquait bien évidemment de ne pas durer, il ne fallait pas rêver ! Je craignais fort de ne pouvoir y rester longtemps, vu la triste tournure des événements, la monstrueuse montée des vagues nous submergeant, nous envahissant…

  Au dehors, le brutal concert était assourdissant, incessant ; toute cette vacuité nous fatiguait inutilement : les hurlements des gens affolés retentissaient constamment, nous blessant les oreilles cruellement… ! Ce dont nous n'avions pas besoin au demeurant ! Les sirènes des véhicules de secours, pompiers ou policiers, allaient et venaient dans les airs tournoyants, exactement comme les hélicoptères dans les films américains de mon enfance, créant un effroyable climat de crainte délétère, nous emplissant l'âme d'épouvante et le cœur de craintes constantes. Et dire que ces bruyants imbéciles s'agitaient tous ainsi vainement… !

À les entendre ainsi se démener, ces inconscients, se remuer enfin le fondement, si j'oserai dire, il semblerait bien que les responsables des autorités de la région avaient pris conscience de ce qui leur arrivait finalement. À mon humble avis, que je n'étais plus en état d'avancer : ce n'était pas mon rôle ni mon intérêt, il était plus que temps… !


  Après ce que nous venions d'endurer, les dernières heures, ces derniers jours plus que pénibles que nous venions de vivre, tentant péniblement de survivre, c'était beaucoup plus que nous n'en pouvions supporter ; aussi le mental ainsi que mon humeur s'en ressentaient fortement. Impossible de se reposer avec tout ce vacarme, de simplement dormir malgré notre abrutissement ! Notre état de nerf nous condamnait à un stress permanent, un énervement constant ! D'où pour tous dialogues ou simples conversations, nos divers cris et hurlements… 

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© Erik Bruilys, 2005